#26
Dans ce boudoir à l’ancienne, les visages défilaient anonymement. Accompagnées d’un ou plusieurs hommes ou femmes, les hôtesses de passage et leurs invités disparaissaient tour à tour dans des chambres-salons mises à leur disposition ; lieu décadent qui se voulait élégant et raffiné en apparence pour ravir ces riches dames où les suites, sorte de garçonnières version féminines, se louaient à la journée, à la semaine voir au mois pour les plus fidèles. Ici point de nom, point d’identité affichée, uniquement des pseudonymes ou noms d’emprunt et de l’argent liquide. Entre les murs, tout se résumait à des conversations en cercle intime et des échanges charnels, loin de la morale, des regards indiscrets et des cancans de village.
Laudanum chérissait tout particulièrement cet endroit ; réceptacle de son imagination. L’intrigue se révélait toujours identique : chaque homme convié à ses côtés connaissait ses dernières heures. Seule la mise en scène pouvait varier et lui autoriser toute matérialisation de ses fantasmes menant à une inévitable et unique issue ; le rassasiement pour l’un, la mort pour l’autre. Nul endroit n’était plus indiqué pour la chasse d’une sirène ; les cris aussi sauvages et prononcés fussent ils passaient pour des hurlements de plaisirs excentriques ou sadiques, l’alcool et les drogues rendaient l’œil vaporeux et incertain de ce qu’il percevait.
Bienheureux celui qui tenait la main gantelée de la jeune femme dans la sienne, la suivant dans le dédale de couloirs où résonnaient ça et là soupirs bruyants et grincements de meubles, s’extasiant par avance à l’idée de ses courbes nues bientôt dévoilées. Nul besoin de badinages inutiles et éreintants, chacun prenait place dans la pièce qui s’engageait. La sirène entamait la plupart du temps un effeuillage lent et minutieux, balançant sa croupe devant le spectateur se régalant de la découverte progressive des plaisirs qu’elle s’apprêtait à lui offrir. Du moins c’est que chacun, sans exception avait songé sur le moment. Dans le plus simple appareil, uniquement vêtue de bijoux dorés dont les sons rappelaient les entrechoquements de verres en soirée, la belle finissait systématiquement danse et chant par un frôlement de la joue et du menton de sa victime, signant par la même occasion son arrêt de mort. Quelques minutes suffisaient au poison libéré par sa peau pour remplir sa fonction. C’est durant ce laps de temps que Laudanum apportait une consolation au soupirant, autorisant les mains de ce dernier à caresser et embrasser sans relâche son corps avant de succomber à son étreinte mortelle, susurrant au creux de son oreille ces quelques mots que le condamné emporterait avec lui :Laisse ton esprit au creux de ma main,
s’abandonner au plus profond des chagrins.
Celle que tu convoites n’est pas faite de foi,
mais de ces néants qui n’ont pas de loi.
Et tandis que l’amant d’un soir commençait à faillir, la sirène croquait un premier morceau. Que le cœur de l’homme n’ait encore totalement cessé de battre n’éveillait en elle aucune compassion. Le principal demeurant que son sang empoisonné ne le rende trop faible pour entamer une défense. Ainsi l’affamée se repaissait avec extase du banquet qui lui été offert, plantant inlassablement ses crocs dans la chair de l’humain qui n’avait plus qu’une once de lucidité pour comprendre le piège et le sort qui lui était réservé.
Un seul critère constant nécessaire dans cette mise à mort répétitive ; l’humain devait succomber et être dégusté sur le lit, dont le matelas avait été préalablement protégé par ses soins avant son retour accompagné. Le reste n’était qu’une question de routine, un changement de draps et taies et ceux tâchés de sang rejoignaient les restes non consommés au fond de cette malle qu’elle traînait inlassablement avec elle. Tandis que ce petit coin d’eau présent dans chaque chambre lui permettait de se débarbouiller et de retrouver sa coquetterie naturelle au sortir de l’établissement. Le scénario, bien rôdé, avait maintes fois prouvait son efficacité et réalisé à intervalles raisonnables, restait invisible aux yeux de tous.
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Arguès, nu, s’allongea aux côtés de Constantinople, embrassant, au passage, ses fesses rebondies. Son visage affichait cet air satisfait qui le caractérisait chaque fois qu’il mettait à exécution un plan de son cru et que les choses s’annonçaient positives.
« Racontes moi»
« Accordes moi encore un peu de temps mais n’en dis mot à personne. » Lui répondit-il, caressant ses épaules nues.
Comatose Bunny Dreamer - Lost Amnia
7 décembre 2011
Text 26
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Citron rouge
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20 octobre 2011
Text 25, act #02
#25
Eprouvée par ce cauchemar qui venait hanter sa nuit, Junaled se réveilla en nage, tremblante. Elle soupira de soulagement en palpant l’instant suivant son dos, constatant qu’aucune blessure ne s’y trouvait. Et bien que tout ceci ne s’avérait être qu’une suggestion de son esprit, ses muscles endoloris, eux, paraissant bien réels ; elle se massa généreusement entre les omoplates pour faire disparaître cette pénible sensation. Ténébos était absent.
« Es tu souffrante ? As-tu mal quelque part ? »
Découvrant qu’elle n’était pas seule, elle fit un bond en arrière. Une petite blonde déboulant du fond de la pièce lui adressa un timide sourire. Son visage de poupée était bordé d’anglaises soigneusement coiffées et son corps flottait dans une magnifique robe de velours bleu. June se couvrit rapidement avant d’observer avec curiosité la silhouette qui vint s’asseoir sur le bord du lit.
« Il fut un temps où je dormais précisément là où tu dors, avec le même homme. »
Intriguée mais gagnée par une inexplicable sensation de paix, elle voulu délicatement atteindre le bras de la très jeune femme sans y parvenir, sa main ne se stoppant pas au contact de celui-ci mais passant au travers tel le brouillard.
« Mon nom est Amélia. »
« Tu connais donc Ténébos ? »
Le fantôme, très à l’aise, se laissa couler sur le lit, les bras derrière la tête, le regard perdu dans le vide…
« Je l’ai bien connu à une époque…enfin il m’avait semblé. »
…pour se retourner, s’allongeant de tout son long, posant son menton sur ses mains tandis que ses jambes fouettaient l’air comme une gamine.
« Nous étions amants. Tu as beaucoup de chance d’être autant chérie. J’aurais tout donné pour être ainsi aimée. »
Attendrie par sa douceur et sa candeur, elle échoua de nouveau dans l’idée de lui caresser affectueusement les cheveux, sa main traversant là encore vainement la silhouette vaporeuse.
« Racontes moi. »
« J’ai tout gâché. » répondit-elle, faisant la moue.
« Tout gâché ? »
« Au début il semblait très amoureux, évoquant régulièrement l’importance de ma présence à ses côtés. Mais le temps passant il s’est éloigné. Pourtant je t'assure ; j'ai toujours fait ce qu'il réclamait, et Dieu sait qu'il y a des choses que je n’appréciais pas. Est ce qu'il t'a déjà demandé... »
Amélia, se redressa et s'approcha de June pour lui susurrer au creux de l'oreille la fin de sa question. Elle en resta perplexe, ne sachant que répondre ; son franc parler sans détour la dérouta et lui rappela qu'au delà de sa jeune apparence elle n'en demeurait pas moins une femme et non une jeune fille malgré sa petite taille et son attitude enfantine.
« C'est quelque chose qu'il apprécie beaucoup. »
« Pourquoi dis tu qu'il s'est éloigné de toi ? »
« A chaque tombé de nuit je le retrouvais, pas une fois il ne m'a fait défaut et j'étais si heureuse de le voir franchir le pas de cette porte. Mais…par la suite, ses visites s’écourtèrent et se firent de plus en plus occasionnelles. Je lui ai demandé ce que j'avais mal fait ; il m'a simplement remit à ma place prétextant que je n'étais pas le centre de son monde. Tu sais toi où j'ai failli ? T'a t il jamais parlé de moi ? »
« Non...je suis désolée... »
« Les autres non plus n'ont pas su me répondre. »
« Les autres ? »
« Oui toutes celles qui m'ont suivies. Il n'a même jamais évoqué une seule fois mon nom en leur présence... » Ajouta-t-elle, triste.
« Sont elles nombreuses ? »
« Oh oui mais elles ne veulent pas te parler, je crois qu'elles sont un peu jalouses. Tu sais moi je n'ai rien contre toi. Tu n’es pas responsable de nos échecs mais elles sont très méfiantes maintenant, il faut les comprendre. »
Emue par la simplicité et la sincérité des mots et des gestes d’Amélia, June se demanda un court instant comment Ténébos avait pu ainsi la rejeter, elle qui paraissait aussi innocente et pure qu’aveuglement dévouée. Mais elle s'était promise, dorénavant, de l'accepter tel qu'il était incluant cette part de lui qu'elle haïssait viscéralement. Malgré tout, elle appréciait de pouvoir converser avec le fantôme, la seule ici qui n’ait pas eu d’office d’intentions destructrices à son égard. Plus forte mentalement aujourd’hui, c’était pour elle l’occasion ou jamais d’en apprendre un peu plus sur les étranges obsessions de son compagnon.
« Parles moi encore. »
« Hum...que te plairait-il de savoir ? »
Hésitante sur le moment, estimant qu'il était peut être inconvenant d’aborder de suite ce sujet elle osa une question délicate.
« Oserais-je te demander de quelle manière…es tu…morte ? »
« … » Elle grimaça en guise de réponse.
« Je comprends ta réticence mais Ténebos ne m'a jamais parlé d'aucune d'entre vous, il s'y ait toujours refusé mais toi tu peux le faire, tu peux te confier, me raconter tout ce que tu souhaites...j'ai réellement besoin de savoir, tu sais. »
Touchée par l’attention toute particulière que la jeune femme semblait témoigner à son égard sans même la connaître, Amélia lui sourit de nouveau.
« ...si tu le veux vraiment... »
« S’il te plaît. »
« Après l’avoir taraudé plusieurs fois sur le motif de cette distance qu’il creusait entre nous, il m’a avoué sèchement s’être lassé de moi et s’ennuyer à mes côtés. Je l'ai supplié de me laisser une seconde chance, lui promettant d’être plus obéissante encore mais il a simplement claqué la porte et n’est jamais revenu. J’ai prié sans relâche pour qu’il me revienne jusqu’à ne plus avoir la moindre parcelle de force. J’étais affamée mais cette douleur là était sans comparaison avec celle que j’éprouvais à l’idée de l’avoir perdu pour toujours. Quelques jours plus tard, c’est l’un d’entre eux qui est venu mettre un terme à ma vie en aspirant toute trace de sang dans mes veines. Je crois que mes cris et mes pleurs leur étaient devenus insupportables.»
June s'en voulut d'avoir ainsi fait rejaillir pareils souvenirs. Le visage d'Amélia sembla soudainement se déconfire, son teint devient plus livide encore. Elle serra fort les poings et se releva.
« Il faut que je parte. »
« Attends...reviendras-tu me voir ? J'aimerais beaucoup qu'on puisse à nouveau discuter toutes les deux. »
« Je vais y réfléchir...mais s'il te plaît ne lui dit pas que je suis venue, il serait furieux s'il savait. »
« De qui parles-tu ? De Téné... »
Amélia se dissipa dans les airs avant qu’elle n’ait terminé sa question.
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Citron rouge
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11 octobre 2011
6 septembre 2011
Text 24, act #02
#24
Arguès saisit avec violence le poignet de June pour la projeter hors de la pièce, Elle était nue, allongée, au milieu d’un couloir, croulant sous leurs regards affamés. Debout, derrière la meute, Constantinople s’approcha d’un pas déterminé.
«Elle est à moi !»
S’accroupissant à ses pieds, elle lui caressa la cuisse tandis que son regard incandescent laissait présager le pire à venir.
« Cours ! »
June n’eut nullement besoin qu’on le lui répète. Se relevant en hâte, elle couru au hasard d’un noir opaque, ses mains tâtant les parois pour deviner un chemin. Les murs ne reflétaient rien ; ni son, ni image. Ils étaient également contre elle et ne l’aideraient pas. Trop préoccupée par sa survie, elle en oublia même le fait de se trouver totalement nue. Ses doigts se coupaient sur les surfaces ébréchées des pierres tandis que ses pieds avançaient chaotiquement, menaçant de la faire chavirer à tout moment. Derrière elle, résonnait le souffle exalté de la sirène qui avait entamé sa traque. La jeune femme s’engouffra aveuglément dans une allée étroite se resserrant toujours plus avant de sentir soudainement le sol se dérober sous ses pieds ; elle venait de manquer la première marche d’un escalier. Heurtant douloureusement chaque marche sur son passage, son corps roula pour venir s’écraser lourdement en contre bas. Malgré la douleur des coups et des hématomes, elle prit sur elle de ne pas crier et tenta comme elle pu de se relever pour poursuivre sa course. Pourquoi ne la rejoignait il pas ? Sa terreur n’était elle pas amplement suffisante pour l’alerter ?
Avançant péniblement, voûtée, les mains apposées sur le ventre, c’est son pied qui vint ensuite cogner violemment un objet imposant entreposé sur le sol. Sous la force du choc et le brisement de ses os, elle se mordit la langue et gémit de douleur avant de s’écrouler à genoux. Aucun répit ne lui fut offert. La sirène la rejoignant précipitamment, la fit vaciller sur le dos pour l’immobiliser sous son poids. Ondulant comme un serpent, elle lui lécha le visage de sa langue râpeuse avant que ses lèvres ne viennent réchauffer les siennes.
« J’espère que le plaisir sera aussi intense pour toi qu’il va l’être pour moi. »
Lui assenant un coup au visage, Junaled renversa la créature et rampa pour tenter de s’échapper. La sirène, furieuse, lui agrippa alors les cheveux et cogna sauvagement sa tête contre le sol pour l’assommer et la chevaucher à nouveau avant de la mordre avec voracité entre les omoplates. La jeune femme hurla, ses doigts grattèrent frénétiquement la poussière du sol jusqu’à s’arracher les ongles, pour tenter une fois encore de se hisser loin de son agresseur. Les larmes noyaient ses yeux pendant que le sang ruisselait le long de sa colonne vertébrale. Constantinople, savourant cette première bouchée telle un Graal, soupira un long moment de satisfaction avant de la croquer à nouveau. Le supplice de ses muscles se déchirant était insoutenable et June pria pour que la mort ne vienne rapidement maintenant.
Mais contre toute attente, alors qu’elle ne nourrissait plus aucun espoir, elle reconnût l’odeur de l’homme qu’elle aimait flotter dans les airs. Il était enfin là ; il allait mettre un terme à tout cela et la sirène passerait un sale moment, probablement le pire qu’elle ait jamais connu. Pourtant il n’en fut rien. A sa grande surprise, il s’assit le plus simplement possible devant elle, lui caressant affectueusement les joues. Et c’est une seconde sirène, au physique étonnamment proche, qui vint la rejoindre.
«Chuuuut, ne pleures pas, ce ne sera pas long.»
Alors posant la tête sur les genoux de son amant, June ferma les yeux et attendit que la mort ne vienne l'emporter.
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Citron rouge
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23 août 2011
Text 23, act #02
#23
Si les escapades nocturnes à répétition lui permettaient d’assouvir sa soif, Ténébos du admettre qu'elles ne lui permettraient malheureusement jamais de retrouver pleinement son humanité consumée. Il pensa que le fait d’en garder une de façon permanente à ses côtés lui procurerait sensations et émotions lui permettant de renouer avec ce qu’il était en train de perdre. Le choix ne s’effectuait pas selon des critères précis ; elles pouvaient être de tous âges ou de rangs sociaux différents, il fallait que leur visage, leur corps et leurs attitudes ne suscitent son désir. Amélia fut la première d’une longue lignée. Elle avait à peine atteint la majorité lorsqu’elle croisa le vampire pour la première fois. Ce petit brin de femme dotée d’une taille mince arborait malgré tout des formes féminines généreuses. Son visage poupon cerné d’anglaises blondes respirait l’innocence et la naïveté des gens dans la fleur de l’âge. Et si les sentiments bien qu’absents au départ, Junaled lui avait inspiré une impression différente, pour Amélia et toutes celles qui la suivirent, ce ne fut hélas pas le cas.
Arrivés au manoir, profitant du sommeil profond par lequel elle semblait s’être laissait gagnée, il l’enferma dans une vieille cellule rongée par la rouille et le temps, quelque part parmi les sous sols abandonnés où seuls rats et vents s’y risquaient encore. L’existence d’un pareil endroit au cœur même de ce type de résidence luxueuse n’avait jamais trouvée d’explication mais tous avaient pensé que l’ancien propriétaire devait s’adonner secrètement à d’étranges loisirs ou trafics en dépit de sa réputation d’homme noble dans tous les sens du terme. Arguès fut mis au fait de ses intentions, ce qui le laissa sur le moment tant surpris que peu joyeux vis-à-vis des projets encouragés par son frère ; l’idée d’une humaine cachée parmi eux ne le réjouissait guère, lui qui avait fait le choix pour tous de vivre reculés des humains. Il appréhendait beaucoup les répercutions que cette détenue pourrait occasionner sur leur vie commune mais ne voulant se montrer trop imposant et sachant à quel point Ténébos tolérait mal son autorité, acquiesça à contre cœur à la seule condition qu’elle ne quitte jamais sa chambre, auquel cas il ne pourrait empêcher Constantinople d’en faire ce que bon lui semblait. Il ne voulait aucunement lui imposer pareille contrainte et Ténébos n’aurait qu’à s’arranger avec Laudanum. Ce qu’il fit l’instant suivant, hésitant un temps sur la façon dont il se confierait à elle. Sur le moment, elle ne comprit pas réellement pourquoi il se sentait soucieux à l’idée de fréquenter d’autres femmes puisque c’était là quelque chose qu’il avait toujours fait et qu’elle acceptait parfaitement, faisant de même de son côté, même si ses jeux restaient plus sages. Selon elle, que l’humaine soit présente ici ou ailleurs, cela ne changeait rien. Il fut donc soulagé et heureux que cela ne l’affecte aucunement. Lorsqu’ Amélia, fut pleinement réveillée et que la peur eut gagné son corps tout entier, il se présenta à elle comme une âme protectrice et attentionnée. Espérant épargner sa vie, elle se montra rapidement docile et Ténébos fut presque surpris de la facilité avec laquelle il obtenait d’elle tout ce qu’il désirait. Les semaines passant, ces discours enchaînaient mensonge sur mensonge, lui octroyant une importance à ces yeux, inexistante en réalité, tandis que la jeune femme s’amourachait du vampire, persuadée que ses belles paroles étaient emplies de sincérité. Il savait parfaitement comment suffisamment l’effrayer pour qu’elle ne se montre disciplinée, accomplissant sans mot dire ses quatre volontés, perdant parfois toute fierté dans les actes humiliants à ses jeunes yeux qu’il lui réclamait pour son plaisir à lui.
«Que dirais tu si je t’annonçais que nous pourrions partir quelques temps ensembles ?»
«Partir ? ... voyager ?»
«Oui, nous pourrions agrandir nos horizons, voir de nouveaux paysages.»
Son visage s’éclaira d’un grand sourire tandis qu’elle le regardait avec amour, redessinant ses boucles blondes du bout des doigts. En vérité, le vampire n’en pensait rien, il prenait simplement plaisir à lui inventer n’importe qu’elle fable pour s’amuser de ses réactions. Et bien que ce n’était pas là, la première fois qu’il la menait en bateau, la jeune femme ne pouvait s’empêcher de vibrer lorsqu’il lui parlait d’aventures à ses côtés.
«Ce serait formidable ! Où irions nous ?»
«Hum je ne sais pas... partout où tu le souhaiterais.» Lui répondit il tout séducteur qu'il pouvait être.
Alors Amélia redoublait d'affection, le câlinant et le comblant toujours davantage et sans aucune retenue. La façon cruelle avec laquelle il la manipulait importait peu s’il pouvait y trouver son compte, selon lui il n’avait aucune raison de s’en priver. Et parfois le jeu pouvait prendre des allures de tyrannie ; une fois de plus, pensant sincèrement pouvoir voguer sur les océans et s’imaginant partir sur le champ, elle avait revêtu sa plus jolie robe. Une fois de plus il avait prétexté une vague excuse l’obligeant à reporter leur voyage à plus tard, concluant systématiquement sa tirade par des baisers pour mieux la charmer. Déçue, elle s’était laissée glisser sur une chaise, dans la longue robe de velours indigo, ramassant au passage son cœur brisé tant elle y croyait. Mais prenant sur elle, elle retrouvait rapidement sa joie de vivre pour ne pas risquer d’entacher son bonheur à lui, elle l’aimait trop pour cela.
Les semaines défilèrent mais rien ne vint. Malgré ses tentatives, son cœur demeurait désespérément insensible tant à la douceur qu’à la dévotion complète de sa toute jeune compagne. Aucune étincelle, aucun frétillement au-delà du plaisir physique qui s’amenuisait au fur et à mesure que le temps passait. Il ne retrouvait ni angoisse, ni peur, ni excitation, telles qu’il les avait connues précédemment. Plusieurs fois même il la délaissa le temps d’une nuit, ne trouvant aucun enthousiasme à l’idée d’assister à ses minauderies.
«Pourquoi n'es tu pas venu hier ? J'étais si inquiète. Je t'ai attendu...» Lui demanda-t-elle se pressant amoureusement contre son corps.
«...mais...»
La repoussant et la coupant net il lui répondit froidement :
«J'étais trop occupé.»
Inquiète, elle fronça les sourcils, se demandant pourquoi il prenait soudainement de la distance, lui qui réclamait toujours ses faveurs.
«Pourquoi tout devrait tourner autour de toi…» ajouta-t-il, accompagné d’un soupir, qui n’était pas sans blesser la jeune femme.
«J'ai par ailleurs d'autres choses autrement plus urgentes à régler, nous nous verrons finalement plus longuement demain.»
Suspendue à ses mots, elle le regarda quitter la pièce sans lui adresser un dernier regard ou sourire comme il avait pour habitude de faire chaque fois qu’il la laissait seule. Quelque chose avait changé. Quoi ? Elle n’aurait su le dire, elle n’avait pourtant jamais désobéi ou montré la moindre réticence à quoi que se soit. Alors les jours suivants, espérant le reconquérir comme elle pensait l’avoir fait la première fois, elle redoubla d’efforts, jouant tantôt les prudes, tantôt les catins. S’il pouvait encore se révéler tendre et attentionné à l’occasion, le fait était qu’il prenait bien ses distances, ses absences se répétant de plus en plus fréquemment. Un soir qu’il était présent elle essaya de comprendre les causes de ce changement.
«Pourquoi te désintéresses tu de moi ? Il me semble pourtant tout faire pour que tu sois satisfait.»
«Je crains fort m'être lassé de toi.»
Elle prit ses paroles en plein visage telle une violente claque. Comment pouvait il lui rétorquer pareilles choses sans même paraître gêné ou affecté d’une quelconque façon que se soit ?
«A vrai dire j'en suis même sûr. Tu m'ennuies.»
Alors qu’il s’apprêtait à l’abandonner une fois de plus, elle se jeta sans réfléchir à ses genoux, le suppliant de ne pas la repousser mais il paraissait s’en moquer éperdument. Visiblement sa tristesse à elle, aussi grande fut elle, ne le troublait nullement. Elle eut même la sensation de l’agacer ce qui la plongea dans l’incompréhension la plus totale. Cherchant désespérément à quel moment elle paraissait avoir tout gâchée, persuadée là encore que cela ne pouvait venir que d’elle, elle fondit en larme. Il en trouva la situation tant ridicule qu’il ne pu dès lors ni supporter davantage sa présence, ni même un seul de ses regards. Le charme était rompu et ce définitivement. Il fallait qu’elle disparaisse et vite. Il ne revint jamais la voir, consacrant tout son temps à sa sirène qui savait si bien consoler ses déceptions. Amélia, se mourant de faim, mais toujours terrorisée par ce qu’elle pourrait découvrir derrière la porte, tambourina plusieurs jours durant jusqu’à n’avoir plus assez de force pour pouvoir s’exprimer. C’est Arguès, ne supportant plus de l’entendre crier et mourir à petit feu, qui prit sur lui d’achever sa vie pendant qu’il exigeait de son frère qu’il creuse un trou dans un des jardins. C’est ainsi que le rituel prit forme. Et même si chaque fois suivante, Arguès s’était montré plus ferme et les autres plus curieux, Ténébos prolongea inlassablement sa quête, ne pouvait simplement admettre l’échec, se persuadant qu’il finirait par trouver un jour ce qu’il recherchait.
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Citron rouge
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18 août 2011
Text 22, act #02
#22
Ténébos s’était réveillé d’humeur maussade. Il avait choisit de retourner dans cette maison close privée à l’orée de la ville qu’il aimait fréquenter et qu’il avait volontairement délaissée quelques temps comme pour l’en protéger des sentiments néfastes qui l’habitaient depuis la mort de Marianne. C’était un bordel luxueux où fleuraient bon la luxure, le plaisir et l’opium. Là-bas l’exotisme et le dépaysement étaient assurés tant par les fresques murales peintes que par les femmes raffinées et voluptueuses. Caucasiennes, indiennes, chinoises, il y en avait pour tous les goûts. L’endroit, élégant et fort séduisant, respirait l’argent, l’opulence et l’illégalité entre velours rouges et dorures fines et on pouvait y chasser le dragon en toute tranquillité.
Chaque fois qu’il déambulait dans ce lieu de débauche pour enjamber une de ces amazones du plaisir, il partait en quête de frissons, ne s’imposant aucune limite, faisant de cet endroit un coin de paradis dont il attendait beaucoup de réconfort aujourd’hui. La tenancière et ses filles furent surprises aux premiers abords de le revoir : tout le monde avait eu vent de la tragédie qui s’était abattue sur lui mais ici point de condescendance ou d’apitoiement ; les regards des autres hommes se voulaient discrets et respectueux de sa souffrance.
Il en choisit deux ; une rousse aux courbes généreuses et une asiatique à la peau légèrement dorée. Confortablement installés dans une des chambres, les deux jeunes femmes s’embrassaient avidement, se dévêtant l’une l’autre, invitant le jeune homme à les rejoindre, tandis que celui-ci se mettant à l’aise, appréciait le spectacle offert à ses yeux. Tour à tour, il les caressa, embrassa avec voracité, les chevauchant plusieurs fois, multipliant jeux et positions. Mais tout ce faisait de façon quasi automatique ; Ténébos ne ressentait rien ou du moins rien de comparable à ce qu’il en était autrefois. Le vampire avait commencé à changer de façon irréversible ; le parfum délicat de leur peau à présent si prononcé lui donnait presque des nausées et le bruit de leurs corps s’entrechoquant devenait si bruyant qu’il en ôtait tout charme, rendant le moment purement animal.
La troisième fois qu’elles vinrent à lui, le regard aguicheur, le mettant au défit de les combler une fois encore, il se contenta de les repousser. Pensant qu’il s’agissait là d’un jeu, elles insistèrent, pressant leur croupe et leurs seins contre son corps mais excédé, il rejeta sèchement la première en arrière dont la tête vint violemment cogner un des pieds du lit. Elle cria sous l’effet de la douleur et sa compagne se précipitant dans sa direction pour s’assurer qu’elle n’était pas blessée, lui lança un regard courroucé, lui indiquant qu’il n’était pas tolérable de les traiter de la sorte.
S’en était fini de cette fièvre le brûlant chaque fois qu’il glissait entre leurs cuisses et que son corps ne venait compresser le leur. S’en était fini de l’écho de leurs soupirs au creux de son oreille, de l’odeur de leur peau échauffée. Les effets sonnaient creux, vides, désespérément lassants ou écoeurants.
Gagné par une immense tristesse et nostalgie, il s’appuya contre le mur pour se laisser glisser lourdement jusqu’au sol avant de fondre à nouveau en larme. Marianne n’était plus, ses plaisirs de sa vie d’entant non plus. Il serra les poings si fort que ses ongles transpercèrent la chair de ses paumes, le sang ruisselant en un fin filet, et les cogna violemment sur le sol, tout en pensant à son frère.
« Pourquoi as-tu fait cela ? »
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Arguès s’était réveillé d’humeur épouvantable, énervé pour une raison qu’il ignorait mais cette nuit davantage encore il se sentait profondément seul, seul et délaissé, évincé du monde, évincé des humains qui bien qu’ignorant son secret semblaient n’avoir de cesse de lui rappeler qu’il n’avait pas sa place parmi eux. Même les domestiques prenaient leur distance, eux qui s’étaient toujours montrés amicaux et chaleureux jusqu’ici, trouvaient le jeune homme de plus en plus invivable ; en sa présence ils devenaient rapidement mal à l’aise faisant au plus rapide dans la réalisation des tâches qui leur incombaient afin de ne le côtoyer que succinctement, lui renvoyant à leur tour cette image de mal aimé qu’il était.
Il resongea à la mort de Marianne, à celle de ses parents…tout aurait pu être si différent si la vie ne les avait pas confronté si jeunes à des moments aussi difficiles. A travers des évènements moins lugubres il aurait pu être un autre homme ; un homme qu’on saluerait et auquel on aurait envie de sourire, un homme apprécié, marié et peut être même père pourquoi pas. Les courriers d’invitation adressés à son cadet s’entassaient sur la table basse. Il en ouvrit quelque uns et parcourut rapidement leur contenu. Toujours les mêmes discours, les mêmes compliments alors que son nom à lui n’était pas même évoqué. Pas un ne suggérait de prolonger l’invitation aux membres de la famille. Le monde n’avait décidément les yeux rivés que sur le plus jeune des deux.
Alors la tristesse gagna à son tour le cœur du jeune homme ; une tristesse qu’il ne connaissait que trop bien pour être devenue sa plus fidèle amie depuis la disparition tragique de Marianne. Seul, un soir de festivité où les gens de son âge ne pensaient qu’à se divertir et s’amuser, il plongea son visage dans le creux de sa main et pleura. Plus que jamais déterminé à abandonner le genre humain, il était profondément malheureux, malheureux à en crever et rien ne semblait présager des jours meilleurs dans un futur proche. Il n’y avait pour lui que désespoir et solitude. Envahi par la colère et le chagrin, il mit sans dessus dessous son bureau ; renversant meubles, chaises, bibelots, volant de parts et d’autres autour de lui. Un tableau brisa même une des fenêtres. Alertés par le bruit et les cris de rage, les domestiques tentèrent tant bien que mal de le neutraliser mais le jeune homme était incontrôlable. Il fallait que cette douleur s’exprime et ne quitte ses entrailles qu’elle dévorait avec acharnement. Deux hommes essayèrent alors de le maîtriser plus vivement tandis qu’une jeune femme les accompagnant l’invitait à retrouver son calme. Se débattant comme un animal enragé, il vint la bousculer sauvagement, la projetant sur un des meubles en bataille, jonchés sur le sol. Les deux comparses, inquiets, lui portant assistance, le regardèrent d’un air ahuri lourd de reproches, lui indiquant qu’ils ne souhaitaient là que l’aider. Ils choisirent finalement de le laisser seul face à sa colère, après tout lorsqu’il n’y aurait plus rien à détruire dans la pièce, peut être se calmerait-il de lui même.
Nerveusement et psychologiquement épuisé, Arguès s’adossa contre un mur pour se laisser glisser péniblement jusqu’au sol. Ses poings cognèrent si fort le mur derrière lui qu’il en garda une empreinte encastrée et pleura tant qu’il pu, tout en pensant à son frère.
« Pourquoi ais-je fait cela ? »
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Text 21, act #02
#21
Les jours qui suivirent son décès, Ténébos plongea dans un mal-être profond, cherchant désespéramment à combler ce vide insupportable que Marianne avait laissé derrière elle. Il aurait tout donné pour remonter le temps d’une nuit seulement. Et rien ne paraissait plus inacceptable pour lui que de bénéficier de facultés hors du commun sans pour autant qu’elles lui furent d’une quelconque utilité. A quoi bon demeurer éternellement s’il fallait endurer passivement la mort de ceux que l’on aimait. Les premiers jours il choisit de rester totalement isolé, ne désirant voir personne, puis reprit son train de vie excentrique tombant plus encore dans l’excessivité : plus de femmes, plus de sang mais rien, absolument rien n’était capable de le réconforter. Tout ce qui restait furent les robes et un portrait peint de la femme qu’il avait aimée et perdue brusquement et ces tissus se noyaient dans les larmes qu’il versait à chaque aube réalisant à son réveil son absence.
Arguès, lui, était devenu véritablement exécrable ; sa tristesse se transformant en haine. Il prenait un malin plaisir à rabaisser son cadet, sous entendant, chaque fois que l’occasion se présentait, que sa disparition brutale aurait pu être évitée s’il n’avait pas failli à son devoir d’homme, trop accaparé par son train de vie habituelle pour assurer convenablement sa sécurité. Pour leurrer les autorités il avait construit tout une histoire fictive, les dirigeant ainsi vers une impasse, évitant que tout soupçon ne pèse sur leurs personnes et que trop de curiosité ne révèle au grand jour ce qui devait rester caché à tout prix. Un intrus avait été aperçu dans le jardin où Marianne, souffrant d’insomnie, aimait y prendre l’air et s’y détendre pour trouver le sommeil. La malheureuse s’était probablement débattue lorsque ce dernier voulant profiter de pareille occasion s’en était pris à elle. Tous avait été alertés trop tardivement et le temps qu’ils ne la rejoignent, le drame était survenu et le criminel enfui. Les domestiques s’étaient étonnés de la nouvelle, à leur connaissance personne n’était au courant de ce fait mais aucun ne s’était manifesté, estimant que ce n’était là par leur rôle et qu’ils paieraient au prix de leur place leur affront.
C’est l’aîné en tant que chef de famille qui dû annoncer la funeste nouvelle aux parents de Marianne, au retour de leur voyage, rabaissant sans vergogne son frère qu’il estimait coupable de négligence tandis que celui-ci, présent à ce même instant, se perdait en regrets et confusion, les regards remplis de tristesse et de colère le dévisageant et ne lui laissant aucun répit. S’étant personnellement engagé à veiller sur elle, Arguès s’était excusé car il avait pensait par la suite que cela pourrait être mal interprété et que c’était là davantage le devoir de son frère ; du moins c’est qu’il voulu faire croire pour se décharger de toute faute. Le père de Marianne, unanime sur ce point, se sentant profondément trahi, avait adressé à son gendre le regard le plus accusateur qu’il ait vu à ce jour, le rendant pleinement responsable de cette tragédie et lui suggérant poliment de ne plus guère jamais croiser son chemin. Il n’était plus le bienvenue dans leur demeure familiale, devenant pire qu’un étranger : un misérable pointé du doigt pour son incompétence.
« Pourquoi t’acharnes-tu donc autant sur moi ? Etait ce vraiment nécessaire de me faire passer pour le plus incapable et le plus fuyard des hommes ? »
« Je n’ai fait que dire la vérité. Peut être que si tu avais été un véritable homme pour elle, nous n’en serions pas là aujourd’hui ? »
« En quoi le fait d’être selon toi un véritable homme aurait changé quoi que se soit puisque tu prétends l’avoir tué pour notre survie ? En quoi mon comportement aurait-il pu modifier le cours des choses ? »
« Si tu t’étais montré responsable et que tu avais annulé ce mariage ridicule, peut être serait-elle toujours des nôtres ! »
« Ridicule ?! Je l’aimais, figures toi ! Comment peux tu en douter ?! »
« Mon frère passe son temps entre les jambes de ces dames mais rien dans cela ne devrait me faire douter ? »
« Tu sais parfaitement que ce n’est pas comparable. »
« Alors peut être que si elle avait pu te connaître comme je te connais elle aurait rapidement fuit. »
« Quel plaisir pour toi cela doit être de pouvoir constamment m’envoyer ces propos au visage… »
« Je te l’ai déjà dit ; cesses ce discours infantile. »
« Quoiqu’il en soit tu restes pour moi le véritable fautif. »
« Ne retournes pas la situation ; je n’avais pas le choix. »
« Ca, c’est ce que tu prétends… »
Quelque part au fond de lui, une voix répétait en boucle que les paroles d’Arguès n’étaient pas totalement fausses. S’il s’était montré dès le début plus présent pour elle, les choses ne seraient peut être pas déroulées de la sorte et il pourrait aujourd’hui continuer d’apprécier ses sourires. Alors, sans rechigner, il prit sur lui d’endosser le rôle du coupable tel qu’on le désignait depuis le début.
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Text 20, act #02
#20
Dans un des petits salons de la résidence, à l’abri des regards indiscrets, la main du vampire massait amoureusement la nuque de Marianne tandis que ses lèvres étreignaient la peau blanche de son cou. La jeune femme, les yeux clos, savourait ces moment occasionnels de tendresse qu’elle affectionnait tant. Elle n’avait jamais voulu s’imposer sachant pertinemment à quel point le jeune homme n’apprécierait guère d’être étouffé mais aspirait régulièrement à plus encore d’attention de sa part et espérait que le mariage y participerait. Lentement il acceptait plus aisément sa présence régulière à ses côtés et pour Marianne, nul doute, que les choses continueraient d’abonder dans ce sens avec le temps.
« Tu as changé. » dit-elle
Alors qu’il la regardait droit dans les yeux et que ses mains à elle ne lui caressaient joues et menton, il se surprit à craindre sur le moment qu’elle n’eut pu déceler quoi que se soit qui ne devait l’être, appréhendant et repoussant au plus loin cette échéance qu’il savait tôt ou tard inévitable.
« Que veux tu dire ? »
« Tu es plus proche et tendre qu’auparavant. » répondit-elle accompagné d’un de ses sourires qui faisait tout son charme. Elle aurait aimé aborder certains faits qui la troublaient parfois dernièrement mais s’en teint à cette phrase, ne craignant de rompre la magie du moment.
Soulagé, il apposa son front contre le sien un long moment pour enchaîner sur un air grave mêlé d’inquiétude et saisissant les mains de la jeune femme, lui demanda avec une sincérité troublante :
« Dis moi…dis moi que quoi que je puisse devenir par le futur, tu ne me repousseras pas ? »
Marianne fut étonnée tant par sa réaction que par sa question. Elle savait parfaitement que Ténébos pouvait présenter deux visages bien distincts ; celui qu’il affichait face à elle en privé et celui qu’il exposait aux yeux de tous. Craignait-il un jour que ces années d’impudence et d’inanité ne le transforment en un homme imbuvable et détestable ou simplement que dans la vieillesse, elle ne le trouverait plus aussi séduisant ? Elle n’avait pas choisi de passer sa vie à ses côtés pour ce qu’il paraissait être à présent mais pour ce tout autre homme qu’elle aimait passionnément lorsqu’ils se retrouvaient seuls.
« Non…non ! » termina-t-elle l’embrassant longuement, ses bras enlaçant son cou alors que son corps ne venait épouser le sien.
...........................................................................
Le jour suivant, Arguès se coucha sans qu’il puisse chasser Marianne de ses pensées. Il ne pouvait s’empêcher de songer à ce qui aurait pu se produire si Ténébos n’était pas arrivé la veille à cet instant fatidique où tout aurait pu basculer. Allongé dans son cercueil matelassé de sa terre d’origine, il passa presque instinctivement sa main dans son pantalon ; Il était en érection et chaque fois qu’il faisait glisser son pénis durcit au creux de sa main, il imaginait son corps caresser frénétiquement celui de la jeune femme; s’imaginant la douceur de sa peau contre la sienne. Alternant mouvements vigoureux puis modérés mais prononcés, il jouit rapidement, laissant échapper un long soupir de plaisir et de satisfaction pendant que son autre main sous la sensation de l’orgasme se contractait, creusant le bois de sa prison.
Avec un mouchoir, il s’essuya rapidement avant de le rouler en boule dans une de ses poches. Soulagé, Il pourrait reposer son esprit, du moins c’est ce qu’il espérait. Chaque nuit s’apparentait pourtant à une infection le gangrenant inévitablement ; ses plaisirs solitaires ne l’apaisant finalement guère plus que trop brièvement. Déboussolé, allant jusqu’à imaginer mille scénarios improbables pour évincer son frère, il contenait de plus en plus difficilement sa jalousie. Et il se détestait pour avoir de telles pensées mais restait convaincu que sa nouvelle condition de vampire n’y était pas étrangère, décuplant probablement autant ses capacités physiques que ses émotions, le mettant à tout instant à rude épreuve pour ne pas perdre la face.
...........................................................................
« Tu désirais me parler ? »
« Oui, entres s'il te plaît. »
Arguès, au centre de la pièce qui lui faisait office de bureau, faisant face à la fenêtre, se retourna et l'espace de quelques secondes eut le souffle coupé par la vision de Marianne dans sa longue robe de satin pourpre. Elle était resplendissante.
« Tu es...magnifique ! »
« Merci. Je dois participer à une oeuvre de charité. J'espère que ma tenue sera à la hauteur de l'évènement. »
« Je n'en doute pas une seconde, tu en feras sûrement jalouser plus d'une. » rétorqua-t-il, affichant immanquablement cet air sérieux qui le caractérisait si bien.
« Puis-je te poser une question ? »
« Bien sur. »
« Pourquoi épouser mon frère ? »
« Pardon ? »
« Pourquoi l'aimes-tu ? »
« ...je ne suis pas sûre de bien comprendre... »
Bien qu'elle le considérait déjà comme un membre à part entière de sa famille et qu'elle appréciait sa compagnie, il l’avait toujours fortement intimidé, lui renvoyant cette impression de ne pas être suffisamment intéressante à ses yeux. Ne sachant donc sur quel sujet de conversation le lancer, elle le laissait la plupart du temps entamer la discussion mais leurs conversations demeuraient souvent brèves et courtoises.
« Es tu attirée par son physique ou une qualité bien précise chez lui ? »
Elle ne su pas réellement quoi répondre qui pourrait satisfaire sa curiosité.
« Si tu avais déjà éprouvé de l’amour pour une personne, tu saurais qu'il est impossible de répondre à cette question. » lui répondit-elle timidement, espérant ne pas le froisser à travers cette vague réponse.
Il la saisit par les épaules, le visage dur.
« Ne crains tu pas, une fois mariée, qu'il ne te trompe plus d'une fois et qu'il ne te délaisse ? Je ne l'imagine pas même devenir père. Jamais il ne pourra t'apporter la sécurité et la maturité que demande une famille. »
« Pourquoi me dire de telles choses ? Je sais que Ténébos n’est pas toujours le gentleman qu'il laisse paraître, je ne suis pas si crédule. »
« Sois lucide Marianne, mon frère est volage, prétentieux et égoïste. La seule personne qui l'intéresse réellement en ce monde c'est avant tout lui et lui seul. »
« Je sais qu'il fera tout ce qui sera nécessaire pour que nous soyons heureux. L'homme que je connais n'a rien à voir avec la description que tu viens d'en faire. »
Arguès se demanda si en prononçant ces mots, elle n'essayait pas avant tout de se persuader elle-même que tout irait pour le mieux.
« Moi je saurais prendre soin de toi, t'apporter toute l'attention que tu mérites. »
« … »
Réalisant avec difficulté la portée des mots qu’ils venaient de prononcer, elle en resta bouche bée.
«Ténébos n'est pas le seul coeur de cette maison que tu ais ravi.»
«Je...je l'ignorais.»
Jamais, non jamais elle n'aurait pu imaginer qu'Arguès lui témoignerait de l’amour.
«Je l'ai toujours caché au mieux par respect pour mon frère.»
Profondément gênée par cette situation, elle tenta de se libérer.
«Je suis désolée, mon coeur est déjà pris.»
«Tu serais tellement plus heureuse avec moi. Je t'en conjure, réfléchis y sérieusement.»
Se montrant un peu trop insistant à son goût, la jeune femme recula lentement vers la porte. Il prit alors ses mains dans les siennes, l'invitant à s'avancer vers lui. Mais se braquant, elle les retira aussi sec et poursuit sa marche en arrière. Tout ce qu’elle désirait était mettre un terme à cette scène. Sans comprendre par quel moyen, il se retrouva la seconde suivante, adossé à la porte, lui ôtant toute possibilité d'esquiver ce moment délicat. Stupéfaite sur l’instant, elle sursauta, sa respiration s'accéléra. Quelque chose d'horrible brillait dans son regard, quelque chose qu'elle n'avait jamais vu par le passé. S’approchant à nouveau d'elle, il caressa doucement son visage pour l'embrasser sur les lèvres et promener sa main droite sous sa jupe. Partagée entre dégoût et apeurement, Marianne tenta de se débattre. Rien n'y fit. Elle tourna la tête à droite puis à gauche pour fuir ses baisers. Sa main glissa entre ses cuisses et s'en fut trop pour la jeune femme qui dans un élan de colère cria à pleins poumons pour le repousser violemment en arrière. Il fut tant ébahi par sa réaction que malgré sa grande force, il chavira en arrière, se cognant la tête sur un recoin du bureau. Portant sa main à sa tempe, il remarqua que la plaie saignait. La vue du sang dégoulinant sur ses doigts déclencha en lui une colère incontrôlable. Totalement paniquée, comprenant dès lors que l’issue ne pourrait être que tragique, elle courut vers la porte, appelant à l’aide aussi fort qu’elle le pu mais le vampire la saisit par la cheville, faisant tomber la jeune femme à la renverse. Vexé et profondément blessé d’être repoussé tel un monstre alors qu’il s’ouvrait à elle et se proposait de l’aimer plus encore que son frère, il apposa ses mains sur son cou et serra tant qu’il pu.
«Puisque tu ne peux pas m'appartenir, tu n'appartiendras à personne !»
Atterrée de voir l'homme qu'elle considérait comme un ami et un proche, tenter de mettre fin à ses jours, ses yeux n’avaient de cesse de lui renvoyer des « pourquoi ? » d’incompréhension. Par instinct elle martela son torse de ses poings, sachant pertinemment malgré tout que le combat était perdu d’avance. Ses bras retombèrent lourdement sur le sol, la vie avait quitté son corps laissant place à un vide sans fin au fond de ses yeux. Réalisant subitement par quelle folie passagère Arguès s’était laissé posséder, il se recroquevilla dans un recoin, découvrant toute l’ampleur du désastre qu’il venait de commettre. Après avoir tenté d’abuser elle, il venait de tuer la femme qu’il aimait. Comment cela avait-il pu se produire ? Comment avait pu s’être laissé aller à tant de cruauté ? Et comment allait il l’annoncer ? Que dirait-il ?
...........................................................................
Par la suite, Ténébos, anxieux, fit irruption dans le hall d’entrée, se hâtant de rejoindre le salon.
« As-tu vu Marianne ? Nous devions nous retrouver il y a plusieurs heures déjà mais personne ne l’a aperçu. Je suis inquiet. »
Arguès ouvrit la bouche mais ne trouvant pas les mots adéquats, aucun son n’en sortit. Ses yeux gonflés et rougis n’étaient pas pour rassurer son cadet.
« Tu as…pleuré ?...Où est elle ?! » s’empressa-t-il de lui demander, pressentant soudainement un drame.
D’un haussement de bras, il lui indiqua simplement la direction de sa chambre où Ténébos s’y précipita pour découvrir le corps sans vie de Marianne.
«Non non non NON NON NONNNNNNNNNN !»
A genoux, serrant la jeune femme dans ses bras, son visage perdu dans ses longs cheveux, les larmes coulaient abondamment le long de ses joues alors qu’il répétait inlassablement son prénom et Arguès, le rejoignant, assistant impuissant à la scène, eut si mal pour la douleur immense qu’il infligeait à son propre frère comme à lui même.
«…Peut être qu’en la mordant…»
« C’est trop tard, elle est morte. Il n’y a rien que tu puisses faire.»
«Comment…comment…?»
«Je l'ai tué...»
«??»
«Elle est entrée telle une furie dans mon bureau m’annonçant qu'elle avait découvert notre secret et qu'elle irait dès le lever du jour en faire part aux autorités. Elle n’avait de cesse de répéter les mots « démons » et « blasphème », m’envoyant au visage ses invectives et rappelant que Dieu ne pouvait tolérer pareilles ignominies. Je ne l’avais jamais vue aussi emportée. Je n’avais pas le choix, il fallait que j’agisse vite avant qu’elle n’alarme tout le monde ici. Je n’ai pas eu le temps de réfléchir. J’ai du improviser…je suis désolé.»
«Tu mens, Marianne ne nous aurait jamais trahis de la sorte. Je ne peux pas le croire !»
«C’est malheureusement la vérité.»
«Non, non, elle n’aurait jamais fait quoi que se soit qui puisse nous mettre en danger. Je suis sure qu’elle aurait même compris.»
«Ouvres les yeux, nous ne sommes qu’une aberration, un mensonge soigneusement camouflé. Comment crois tu que réagirait n’importe qu’elle personne, famille, amie, un tant soit peu saine d’esprit si elle venait à le découvrir.»
Le vampire dévisagea du regard son aîné à la recherche d'une faille dans l'expression de son visage, persuadé que les choses ne s'étaient pas déroulées comme il l'entendait tandis que celui-ci secouait doucement son verre, observant le liquide sirupeux du whisky danser, humant son arôme pour essayer de noyer son chagrin comme il le pouvait.
«Me cacherais-tu quelque chose ? »
«Non»
Le jeune homme n’avait jamais été dupe quant à la nature des sentiments que son frère nourrissait en secret pour Marianne. Et le regard qu’il porta à nouveau à son frère se faisait lourd de questionnements.
«Cesses ces enfantillages s’il te plaît... »
Si le plus âgé des deux était maladroit dans l’emploi des mots mais le premier à agir, à l’inverse le plus jeune avait la parole facile mais s’avérait généralement plutôt coulant dans la confrontation. Et bien que sur le moment il n’eut qu’une envie, frapper le plus fort possible son frère pour ce qu’il venait de faire, Ténébos choisit comme à son habitude la fuite. Brisé, il blottit un peu plus fort encore son visage contre celui de Marianne et marmonna à voix basse :
«Qui essayes-tu de convaincre ?»
Arguès n'en dit pas davantage. Jamais personne n’eut réellement connaissance des évènements tels qu’ils s’étaient véritablement produits ; la honte et les regrets de s'être ainsi laissé emporté ne lui laissant aucun répit. Constantinople, même, nu jamais vent de ces actes qu'il refreina au plus profond de lui même, se persuadant presque avec le temps que sa version donnée était bien réelle.
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13 août 2011
Text 19, act #02
#19
Surpris en plein batifolage dans le jardin, lui l’embrassant amoureusement, elle l’agrippant par la taille et s’amusant des notes d’humour qu’il lui glissait au creux de l’oreille, Arguès se souvenait bien de cette sensation étrange qu’il avait ressentie pour la toute première fois en les observant depuis la fenêtre de son bureau ; précisément de la jalousie. Bien qu’il aimait son frère d’un amour fraternel fort et qu’il ne se soit jamais sentit en compétition avec celui-ci, il lui arrivait régulièrement de l’envier. Ténébos avait une telle facilité à aller vers les autres : c’était naturel ; il entrait dans une pièce, souriait et les visages en face devenaient aussitôt sympathiques. Tant et si bien qu’il lui était d’une grande facilité de les manipuler pour en obtenir ce qu’il désirait. Il aurait aimé pouvoir, de temps en temps, laisser derrière lui cette rigidité pour profiter davantage de la vie et de sa jeunesse mais les rares fois où il s’était laissé aller à un peu plus de désinvolture, les regards s’étaient immédiatement montrer curieux, presque moqueurs, comme s’il lui était finalement impossible de n’être autre chose que cette homme impassible quelque soit l’épreuve.
Combien de fois avait il eu cette terrible envie de pouvoir s’allonger le temps d’un soir entre les bras d’une femme qui lui manifesterait désir et tendresse et de sentir la caresse de sa main aimante sur sa peau. Mais les gens en avaient décidé autrement. Depuis toujours, l’aîné était voué à prendre la relève et endosser le rôle de patriarche familial, responsable et décisionnaire tandis que le cadet, plus raffiné, serait le charmeur, l’enjoué, celui qui délierait les langues et nouerait les relations. Les rôles étaient donnés et n’en changeraient pas.
Quand les deux frères eurent changer de condition, Arguès avait d’abord cru brièvement que tout s’améliorerait et qu’il pourrait profiter de ce nouveau lui pour être ce à quoi il aspirait ces dernières années : libre d’exprimer ses sentiments, ses craintes et ses doutes. Ce ne serait pas là chose facile, il n’en restait pas moins très introverti mais il essayerait. L’enchantement fut de courte durée, réalisant malheureusement rapidement que tous deux devraient se cantonner plus que jamais à leur personnage respectif afin d’éviter tout éventuel soupçon. Il se souvenait bien également de cet horrible sentiment d’oppression qui l’étouffait, le condamnant plus que jamais à demeurer ce qu’il ne voulait plus être.
« Assez !! J’en ai assez de tout cela ! »
Fou de colère, il avait retourné et envoyé valdinguer meubles et fauteuils à travers son bureau, déchirant papiers et formalités qui l’écrasaient. Il était fatigué de devoir continuellement tout endosser sans jamais faillir. Ténébos, découvrant tout récemment les colères subites de son frère, entra dans la pièce pour tenter de le calmer.
« Peut être devrais tu faire moins de bruit ; tu risques de tous les réveiller. »
« Et alors !? »
« Et alors, est-ce là ce que tu souhaites ? Qu’ils te voient tous ainsi, au bord de la crise de nerfs, détruisant tout ce qui te tombe sous la main ?
« Et pourquoi pas après tout ! Je suis lassé de tout cela, lassé d’être celui qui doit tout assumer. Pourquoi n’inverserions nous pas les rôles pour une fois ? »
Ténébos retourna un fauteuil dans lequel il vint s’avachir paresseusement.
« Es tu en train de faire de l’humour ? Toi devenir un mondain…laisse moi rire. » Lui répondit-il retenant difficilement par la même occasion un rire moqueur.
Arguès plus énervé et susceptible que jamais empoigna son cadet par le col plongeant ses yeux furibonds dans les siens.
« Allons qui ici serait prêt à croire que tu puisses être autre chose que ce costume amidonné dans lequel tu te glisses chaque jour. Soyons lucides, tu n’es pas fait pour ce milieu et tu n’en as pas le physique, je le crains.»
« Tu te trompes. Je sais que je peux plaire aux femmes, j’ai déjà vu leurs yeux s’attarder longuement sur moi après mon passage. »
« Je crois plutôt qu’elles devaient cancaner sur le fait que tu sembles toujours célibataire. Peut être pensent-elles que tu es simplement plus attiré par les hommes. La question est légitime. »
Avec utopie, il avait espéré un peu de soutient de sa part, peut être même une invitation ou un encouragement à l’accompagner mais tout ce que fit Ténébos fut d’être fidèle à lui-même envers et contre tout, ne cessant de rire, tandis qu’il dégustait du regard une grappe de raisin, saisit au sol.
« Tu es cruel. » lui rétorqua Arguès, recouvrant aussi rapidement qu’il avait disparu, son calme légendaire.
« C’est possible, peut être ais-je manqué de rigidité dans mon éducation. Qu’en penses-tu ? »
« Laisses moi seul…s’il te plaît… »
Presque par condescendance, le cadet vint tapoter l’épaule de son aîné, ce qui le blessa un peu plus encore.
« Je suis sur que quelque part une belle jeune femme t’attends…enfin si c’est cela que tu souhaites bien entendu. » acheva-t-il avec arrogance.
Arguès abattu, repoussa sèchement la main de son frère pour lui tourner le dos, ne pouvant soutenir davantage ses paroles volontairement offensantes.
Un peu plus tard, cette même nuit là Marianne avait bien noté le trouble qui semblait occuper Arguès bien qu’à son habitude, en public, il prenait tant sur lui qu’il était difficile de savoir ce qu’il ressentait. Il l’impressionnait beaucoup mais elle voulu malgré tout lui apporter son soutient. La voyant se joindre à lui, dans le salon, sur le canapé brodé, il posa son journal.
« Tu ne dors pas encore ? »
« J’attends le retour de Ténébos. »
« J’imagine qu’à l’accoutumer il doit écumer les soirées. Tu devrais aller te coucher, il rentrera probablement très tardivement. »
« Je préfère l’attendre malgré tout. »
« Comme il te plaira. »
«… »
Elle voulut lui poser la question mais plusieurs fois elle se lança pour se freiner aussi sec. Le remarquant il lui demanda alors :
« Puis-je t’aider en quoique se soit ? »
« Tu sembles… »
Elle sourit doucement, embarrassée de ne savoir comment aborder le sujet sans paraître trop indiscrète, son seul regard suffisant parfois à la déstabiliser en dépit du fait qu’il essayait toujours d’être charmant avec elle.
« Je t’écoute. »
« Tu sembles triste. Est-ce tout va bien ? »
Il fut surpris et touché par cette attention et lui saisissant les mains pour les relâcher aussitôt, réalisant que ce geste pouvait paraître un peu trop familier peut être, lui répondit simplement :
« Tout va bien ne t’inquiètes pas. »
« Es tu certain ? Tu peux…te confier à moi si tu le souhaites. »
« J’en suis plus que certain. Tout va très bien. »
« Bien…si tu l’affirmes avec autant de volonté, je suis bien forcée de te croire. »
Se levant, elle remis en place les plis de sa robe et entreprit de le laisser seul.
« Marianne ? »
« Oui ? »
« Merci. »
A nouveau, elle lui sourit, hochant doucement la tête en signe d’acquiescement. Là encore la jalousie avait fait son apparition. Comment son frère pouvait il avoir la chance d’être destiné à une femme qu’il ne méritait visiblement pas.
Et alors qu’Arguès s’élançait vers elle, sans trop comprendre pourquoi ni savoir ce qu’il désirait faire, Ténébos entra précisément au même instant dans le salon pour se diriger vers sa fiancée.
« Désolé de vous interrompre. »
A la vue de son homme, Marianne se précipita sur celui-ci, tandis qu’Arguès, lui, fit mine de reprendre sa place.
« Madame, accepteriez-vous de me consacrer un peu de votre précieux temps en privé ? » lui demanda-t-il lui baisant la main.
Bien que la scène se voulait volontairement théâtrale Arguès ne pu s’empêcher de lever les yeux au ciel marquant le ridicule de la situation tandis que Marianne semblait apprécier le jeu. Il attrapa sa promise par la taille et l’invita à le suivre, saluant son frère au passage.
« Bonne nuit. »
Ce qu’Arguès ignorait était que cette nuit là toujours, malgré ses moqueries Ténébos n’avait pas hésité un instant à prendre le partit de son frère lorsque étaient parvenu à ses oreilles, au hasard d’une conversation, des propos à on sujet qu’il estimait déplacés. Sans retenue, il était intervenu, lançant un regard noir à la jeune femme proférant ces critiques acerbes.
« Je ravalerais votre langue bien pendue si j’étais vous. Il y aurait tant de sujets vous concernant que les gens ici seraient bien curieux de connaître. »
Ce simple différent, qui n’avait rien d’étonnant en soit, fit malgré tout prendre conscience à Ténébos qu’il était peut être temps pour lui de se consacrer davantage à ce qui le rendait heureux. Lui aussi se sentait parfois lassé d’être cet homme physiquement irréprochable qui croulait sous les louanges plus excessives et superflues les unes que les autres.
Arguès, quant à lui, prit pleinement conscience de ses sentiments pour la promise de son frère et trouva une fois de plus la vie bien cruelle : ainsi la seule femme qu’il ait jamais aimé serait celle qu’il ne pourrait jamais avoir et cette idée prit rapidement une tournure obsessionnelle qui allait petit à petit l’empoisonner tandis que son frère à contrario semblait enfin acquérir un semblant de stabilité.
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Text 18, act #02
#18
La contradiction était la quintessence même de Marianne ; au premier regard, on pouvait déceler en elle fragilité et sensibilité mais la jeune femme savait indéniablement faire preuve d’une grande force morale dans les moments difficiles. Décrite par son entourage comme calme et modérée il ne fallait pour autant, parfois pas moins d’un beau sourire pour emballer son cœur. Et ses toilettes très conventionnelles cachaient en réalité une rêveuse passionnée d’histoires et d’aventures.
En apparence elle n’avait ni la fantaisie ni la frivolité apparentes de ces femmes au bras desquelles Ténébos s’affichait. Pourtant la première fois que le jeune homme la rencontra au détour d’un salon de thé, il fut touché par la douceur et la pudeur qui s’en émanaient. Ses joues s’étaient empourprées quand ses yeux avaient croisés les siens et ce détail, habituellement, si coutumier, avait sonné différemment cette fois-ci. Il ne s’était malgré tout, pas attardé, continuant simplement de vaquer à ses occupations.
Ce n’est que la seconde fois, lorsqu’il l’aperçut de nouveau dans ce même salon, qu’intrigué, il choisit de l’aborder. La jeune femme avait immédiatement reconnu le jeune homme franchissant le seuil de l’entrée quelques instants auparavant mais sembla de ne pas lui prêter outre mesure attention. Elle se tenait debout, face à un portrait photographié qui captivait toute son attention ou presque ; elle avait parfaitement noté qu’il venait dans sa direction. Lui s’était arrêté juste derrière elle, observant sa nuque dénudée que ses cheveux attachés en un chignon chaotique dévoilaient. Soufflant légèrement pour remettre en place une mèche rebelle, il remarqua à travers les reflets du cadre renfermant la photo le frisson de ce souffle chaud sur sa peau. Elle avait fermé les yeux. Alors il vint se placer à ses côtés, faisant mine d’admirer lui aussi le portrait tandis qu’il jetait de petits coups d’œil furtifs dans sa direction. Elle resta de marbre un moment avant de sourire pour finalement rire.
Marianne s’apparentait à un havre de paix dans la vie de Ténébos. Sa présence seule suffisait à effacer les ciels sombres qui planaient parfois sur le cœur de son ami. Au près d’elle il retrouvait le goût des plaisirs simples et se sentait apaisé comme jamais. Il oubliait un temps l’homme pédant et vaniteux qu’il pouvait être et la superficialité du monde dans lequel il évoluait. Bien qu’elle fût, elle aussi, issue de famille noble, la jeune femme avait le don d’éveiller en lui ce qu’il avait de meilleur. Elle sollicitait toujours beaucoup sa compagnie mais le jeune homme déboussolé par cette relation inhabituelle gardait ses distances, ne lui accordant que peu de temps ; ses visites se faisant rares et trop courtes. Pourtant chaque fois qu’il pénétrait dans la maison familiale il pouvait sentir cette sérénité gagner son corps tout entier.
Passé un an de séduction et de jeux amoureux, il réalisa à quel point il connaissait finalement mal Marianne dont il pouvait pourtant difficilement imaginer sa vie sans la sentir à ses côtés. Et pour la première fois la culpabilité de ne pas avoir su lui donner jusqu’à là, la place qu’elle méritait dans leur couple le gagna. Voulant remédier à cela, c’est tout naturellement qu’il demanda un jour sa main. Et bien que les rumeurs allaient parfois bon train quant à son image de séducteur, le père de la jeune femme s’était montré ravi de cette nouvelle, appréciant beaucoup le jeune homme et n’omettant pas de remarquer à quel point ces deux là semblaient profondément s’aimer malgré leur maladresse et leurs différences. Des larmes de joies avaient coulé le long des joues de Marianne et Ténébos s’était sentit simplement heureux, sans fioriture ou autre excessivité qui aurait pu rendre ce moment surfait comme la plupart des instants qu’il vivait. Il l’avait serré bien fort au creux de ses bras et s’était réjouit pour eux deux.
Quelques mois plus tard et par un soir d’orage, s’il s’était montré intouchable et peu concerné devant son frère, c’est un homme envahi par le désespoir et le chagrin qui vint chercher réconfort auprès de sa promise. Sur le moment elle n’avait su comment réagir mais avait parfaitement compris que quelque chose de terrible avait du se produire et lui apporta tout le soutient possible, redoublant d’effort pour se montrer douce et compatissante. Dans le silence le plus complet, il avait passé la nuit allongé sur le canapé, la tête posée sur ses genoux pendant que ses mains caressaient inlassablement ses cheveux. Au petit lever suivant, gêné de s’être ainsi laissé allé devant elle et de l’avoir fortement inquiété pour des erreurs que lui seul avait commises et dont il ressentait presque à ses yeux le poids de la honte, il s’excusa pour ce moment d’égarement, prétextant s’être sentit mal mais que cela ne se reproduirait plus. Marianne avait eu bien du mal à le croire mais il paraissait soudainement à nouveau si sûr de lui qu’elle choisit finalement de le croire sur parole et de ne pas s’inquiéter davantage.
La semaine suivante, Il renaissait sous la morsure d’Arguès, faisant de lui ce qu’il était aujourd’hui, un homme éternellement beau, vif et séduisant doublé d’un monstre condamné à ne pouvoir se nourrir que du sang de ceux qu’il considérait autrefois comme les siens. Et bien que dès les premières aubes cette nouvelle vie qui lui était offerte lui apparut comme une véritable bénédiction, il déchanta rapidement, découvrant aux prix de quels sacrifices cette nouvelle existence ne serait possible. Mais par-dessus tout pour le moment, il se sentait ranimé d’une flamme au plus fort de son éclat, heureux entre autre de pouvoir tenir ses engagements auprès de sa fiancée, bien qu’il ignorait encore qu’il ne pourrait jamais lui donner de descendance. Peu importe, il était heureux et en grand narcissique qu’il demeurait, c’est tout ce comptait.
Quelques jours à peine après la renaissance des deux frères, les parents de Marianne durent se déplacer en urgence dans des contrées lointaines en réponse à certaines exigences liées à leur commerce. Le plus jeune des enfants, un fils, serait confié à la tante et Marianne vivrait dans sa future résidence, attendant le jour de son mariage. Arguès avait fait la promesse de veiller tant à son honneur qu’à sa sécurité et l’aîné ayant une réputation d’homme droit et infaillible, c’est sans hésitation que les parents lui confièrent la garde de leur fille avant leur départ précipité. Mais Marianne avait bien noté des changement s’opérer à travers l’homme qu’elle aimait : cette façon que ses yeux avaient de refléter d’un rouge étonnamment profond à la lumière du soleil et cette habitude à se coucher étrangement de plus en plus tardivement pour ne presque plus vivre que la nuit. Il ne mangeait guère plus mais paraissait chaque jour un peu plus fort et vigoureux. Et son corps se refroidissait, pourtant il l’avait maintes fois serré contre elle par le passé sans jamais qu’elle ne puisse le remarquer auparavant. Il lui sembla même un moment avoir cessé d’entre son cœur battre. Elle s’était rapidement convaincue d’un rêve ou d’une hallucination. Comment pouvait il en être autrement de toutes façons.
Avec cette seconde chance, Ténébos s’était promis de consacrer plus de temps à sa future épouse. Même s’il n’avait jamais songé pour autant à renoncer à ses aventures nocturnes et sa personnalité excentrique, il réalisait quel plaisir c’était pour lui de s’effacer de temps en temps pour l’entendre rire et voir son visage s’illuminer de bonheur.
Publié par
Citron rouge
à
13:56
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